Chronique 87 – Crise généralisée au Chili «La révolution sera féministe ou ne sera pas»

Article initialement paru dans FNEEQ-CSN

«La révolution sera féministe ou ne sera pas»

Retour de la Délégation québécoise de solidarité et de surveillance des droits humains au Chili

 

Depuis le 18 octobre 2019, le Chili s’est soulevé contre 46 ans d’autoritarisme néolibéral, et pas une seule journée ne s’est écoulée sans que ne surgissent des manifestations partout au pays. Malheureusement, la réponse gouvernementale à ces manifestations pacifiques a été une répression démesurée et une violation massive et systématique des droits humains. Dans ce contexte, le mouvement féministe se présente comme la principale force capable de résoudre la crise, analyse Ricardo Peñafiel, membre du Comité école et société et délégué de la FNEEQ, du CCMM et de la CSN au sein de la Délégation québécoise de solidarité et de surveillance des droits humains au Chili qui s’est rendue sur place, du 18 au 27 janvier.

Contrairement à la plupart des soulèvements populaires, qui débutent par un mouvement social motivé par une revendication spécifique à laquelle se joignent d’autres groupes(1), l’actuel soulèvement au Chili – toujours en cours après plus de 4 mois – se caractérise par une explosion de tous les conflits sociaux en même temps. Le détonateur de cette explosion sociale a été une augmentation de 30 pesos (6 sous) du prix du transport en commun décrétée par le gouvernement le 6 octobre 2019. Or il n’y avait pas de mouvement social spécifique pour contester ce nouvel abus de la part d’une élite tellement compacte et colludée qu’on peut, sans exagération, qualifier d’oligarchique.

Ce sont les étudiant es du secondaire, protagonistes de la Révolte des pingouins de 2006(2) et du printemps chilien de 2011(3), qui ont ouvert le bal avec une action directe spontanée, assez bon enfant, consistant à sauter par-dessus les tourniquets du métro avec la consigne de l’«évasion!» («Fait comme Piñera [qui fait de l’évasion fiscale], fait de l’évasion [du billet de métro]!»). Tranquillement, la consigne est reprise par l’ensemble des usagers du métro, qui passent massivement par-dessus les tourniquets, jusqu’au 17 octobre, moment où le gouvernement envoie les escouades antiémeutes dans le métro pour empêcher ce mouvement pacifique de prospérer.

Face à la brutalité policière injustifiée, des manifestations et des émeutes éclatent un peu partout dans le pays, avec des scènes de pillages et d’incendies dont l’origine est souvent attribuée à la police elle-même, par des témoins directs. De fait, pendant les pillages, la police était trop occupée à réprimer les manifestations pour protéger les commerces et infrastructures. Tout porte à croire que la stratégie gouvernementale était d’assimiler les manifestations aux émeutes pour justifier leur répression démesurée.

En effet, entre le 18 et le 27 octobre, le gouvernement a appliqué la Loi de Sécurité de l’État, décrété l’état d’urgence, sorti les militaires des casernes et appliqué un couvre-feu dans 15 des 16 régions du pays. Toutefois, face aux plus grandes manifestations de l’histoire du Chili, dans toutes les villes dont celle du 25 octobre à Santiago qui a regroupé plus de 1,5M de personnes, le gouvernement a été obligé de faire marche arrière en levant l’état d’urgence.

 

Des violations massives et systématiques des droits humains

Malheureusement, malgré les discours autocritiques du Président, le retour des militaires dans leurs casernes et la fin des émeutes, la répression s’est poursuivie de manière généralisée et disproportionnée contre des manifestations pacifiques qui n’ont toujours pas cessé depuis 4 mois, en dépit de la période estivale et de la terreur d’État.

Cette violence a été dénoncée par tous les organismes nationaux et internationaux de défense des droits humains qui ont séjourné au Chili, dont Amnistie internationale, Human Rights Watch, la Commission Interaméricaine de Droits Humains (CIDH) et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme (HCDH), qui critiquent, entre autres, l’usage «indiscriminé et indu» d’armes à feu par les forces de l’ordre, les arrestations arbitraires, la torture, les abus sexuels et les viols pendant les détentions. De même, la Délégation québécoise de solidarité et surveillance des droits humains au Chili dénonce les violations systématiques et massives des droits humains et déplore qu’aucune des recommandations des Nations unies ou d’autres organismes n’ait été suivie par le gouvernement chilien(4).

 

«No son 30 pesos / Son 30 años» [Ce n’est pas pour 30 pesos / Mais pour 30 ans]

Ces graves violations des droits humains sont rendues possibles par un système politique qui, loin d’avoir remis en question la dictature du Général Pinochet, s’est attelé à en reproduire le modèle, autoritaire autant que néolibéral. En effet, le Chili est toujours régi par la Constitution dictatoriale de 1980, qui transforme les droits sociaux en marchandises relevant de la «liberté d’entreprise», et qui facilite la répression des mouvements sociaux par des dispositifs, comme la Loi de Sécurité de l’État ou la Loi antiterroriste, utilisés notamment contre le mouvement autochtone des Mapuches depuis le début des années 2000 et, plus récemment, contre les manifestations de masse.

Ce système politique chilien – qui alterne entre la criminalisation des mouvements sociaux et la neutralisation, au parlement, de toutes les négociations réalisées avec ceux-ci – ne récolte plus la confiance que de 3 % de la population. C’est pour cette raison que tous les conflits sociaux ont explosé en même temps, le 18 octobre dernier, et que les manifestations ne tarissent pas, malgré les promesses d’un Nouveau pacte social ou d’un Accord pour la paix sociale et une Nouvelle Constitution.

Que ce soit les mouvements contre l’impunité qui, pendant 30 ans, se sont butés aux résistances des systèmes juridique et politique, ou encore les luttes des autochtones ou pour la défense de l’environnement contre les industries extractivistes et la privatisation de l’eau, durement réprimées et criminalisées, les luttes des mouvements étudiants, trahies en 2006, 2011, 2013 et au-delà, les luttes des pobladores (habitants des quartiers marginalisés) pour un habitat digne et autogéré, celles des retraité es contre le système privatisé des AFP (Administrations de fonds de pension), et ainsi de suite: toutes les luttes sociales ignorées et réprimées pendant 17 ans de dictature et 30 ans de «démocratie» néolibérale autoritaire ne cesseront pas de se mobiliser jusqu’à un changement radical de l’ordre social et économique, qui les exclut et les réprime systématiquement.

 

Une révolution féministe intersectionnelle

Toutefois, cette rébellion généralisée contre un système oligarchique manque d’une certaine unité et cohérence nécessaire au remplacement de l’ancien système qui refuse de mourir. Le seul sujet politique qui pointe à l’horizon, avec une présence nationale et un projet global, articulant l’ensemble des luttes (sans les subordonner), est le mouvement féministe intersectionnel.

Plus que centenaire, le mouvement féministe chilien connaît depuis 2016 une Nouvelle vague, tout comme d’autres mouvements féministes latino-américains et ailleurs dans le monde. Dans la foulée des dénonciations #MeToo, mais surtout #NiUnaMenos (Pas une de moins(5)), les féministes chiliennes occupent l’espace public, rendant incontournables leurs revendications, mais aussi les postulats radicalement égalitaires de leurs analyses.

Parmi les luttes les plus importantes de ces dernières années notons, entre autres, le Pañuelazo (Grand coup de foulard) du 19 février 2018, qui a réussi à imposer au Congrès le débat sur l’avortement libre que la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sécuritaire et gratuit mettait de l’avant depuis plus de 11 ans. Le nom de cette action (Pañuelazo) fait référence au foulard vert, symbole de la lutte pour l’avortement gratuit, dont on voit la trace dans la performance politico-artistique « Un violeur sur ton chemin », créée par le collectif théâtral Las Tesis, devenue virale et mondiale depuis son apparition dans l’espace public, le 25 novembre dernier, Journée de la lutte contre les violences de genre, dans le contexte du soulèvement populaire actuel.

Au-delà de cette lutte historique pour l’avortement libre, la Nouvelle vague féministe chilienne a également engendré, entre avril et juin 2018, la première grève étudiante féministe, marquée par l’occupation de la moitié des universités du pays, pour dénoncer la culture sexiste et les violences sexuelles sur les campus. Cette même année 2018 a également été marquée par l’articulation de la Coordination féministe 8 mars, la Coordination Pas une de moins et le Réseau chilien contre la violence envers les femmes pour participer à la Grève féministe mondiale du 8 mars. Le 8 mars 2019, la Grève générale féministe a réussi à rassembler plus de 200 000 personnes à Santiago, contre toutes les formes de violence, tel un prélude à l’actuel soulèvement.

 

Rencontre plurinationale de celles qui luttent

Cette année, la Grève générale féministe des 8 et 9 mars assume encore plus explicitement son apport à un mouvement de changement radical, articulant les luttes contre le patriarcat à celles contre le capitalisme, le négationnisme, l’impunité, l’extractivisme, l’hétéro-normativisme, etc.

Lors de la 2e Rencontre plurinationale de celles qui luttent, qui s’est tenue à Santiago du 10 au 12 janvier 2020, plus de 3 000 déléguées de collectifs féministes (étudiants, autochtones, environnementalistes, communaux, d’immigrantes, de femmes racisées, d’avocates, de défense des droits humains, pour la diversité sexuelle, etc.) de partout au pays se sont entendues pour une plateforme commune et un plan stratégique en vue de récupérer l’initiative politique, notamment en ce qui concerne l’Assemblée constituante que l’Accord pour la paix sociale et une Nouvelle Constitution cherche à enlever au peuple, au profit du système politique.

Avec un programme structuré autour de la lutte contre la précarisation de la vie, l’agenda du mois de mars commence dès le Super lundi féministe du 2 mars et se poursuit jusqu’aux contre-célébrations du «deuxième anniversaire du gouvernement criminel de Piñera», le 11 mars.

Au-delà du départ de Piñera et de tous les responsables politiques de cette «guerre contre les peuples», l’agenda politique intersectionnel de cet immense mouvement féministe questionne toutes les formes de violence, de domination et d’exploitation (productive et reproductive) et s’organise, dans la diversité des tactiques, pour récupérer la rue ainsi que tous les espaces, en commençant par le corps et les consciences.

Toutefois, la répression que risque de subir ce mouvement, comme tous les autres mouvements de protestation actuellement au Chili, interpelle la solidarité internationale et québécoise qui doit dénoncer sur toutes les tribunes les inacceptables violations des droits humains du gouvernement chilien et le silence complice du gouvernement canadien.

Libre de s’exprimer, cet immense mouvement démocratique pourra alors se déployer et devenir la révolution féministe qui pointe à l’horizon au Chili, mais aussi ailleurs.

 

Le comité école et société

 

On peut contacter le comité école et société par courriel à l’adresse:  cesfneeq@csn.qc.ca


  1. Voir, par exemple, André Corten, Catherine Huart et Ricardo Peñafiel, L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche, Paris/Montréal, Karthala/PUQ, 2012. https://www.puq.ca/catalogue/livres/interpellation-plebeienne-amerique-latine-2190.html
  2. La Révolte des Pingouins est un mouvement massif de manifestations et d’occupations d’écoles par les étudiant‑es du secondaire (qu’on appelle, par dérision, les pingouins du fait de leur uniforme composé d’une chemise blanche sous un veston noir). Après deux mois d’une mobilisation sociale historique, les étudiant‑es avaient obtenu la promesse d’une réforme en profondeur du système éducationnel chilien. Pourtant, les réformes proposées dans le cadre du «Grand accord pour la qualité de l’éducation» ont été neutralisées au parlement, qui a préservé l’essentiel des caractéristiques reprochées à la LOCE (Loi organique constitutionnelle de l’enseignement), soit son caractère mercantile et néolibéral, le rôle subsidiaire laissé à l’État, la ségrégation sociale et l’absence de participation des étudiant‑es, des enseignant‑es et du personnel de soutien aux décisions les concernant.
  3. Pour des détails, voir Ricardo Peñafiel, «Le “printemps chilien” et la radicalisation de l’action collective contestataire en Amérique latine», Lien social et Politiques, numéro 68, automne 2012, p. 121–140, https://www.erudit.org/fr/revues/lsp/2012-n68-lsp0495/1014808ar/”>https://www.erudit.org/fr/revues/lsp/2012-n68-lsp0495/1014808ar/ ou encore « Le printemps en hiver. Mobilisations étudiantes au Chili », n° 43, février-mars 2012, https://www.ababord.org/Le-printemps-en-hiver”>https://www.ababord.org/Le-printemps-en-hiver.
  4. Voir, par exemple, Tomás González, «Misión Canadiense de DD.HH. tras visita a Chile: “Ninguna recomendación de la ONU ha sido cumplida», Radio U. de Chile, 25 janvier 2020, https://radio.uchile.cl/2020/01/25/mision-canadiense-de-dd-hh-tras-visita-a-chile-ninguna-recomendacion-de-la-onu-ha-sido-cumplida/; ou encore, Claude Gauvreau, «Documenter la répression. Trois Uqamiens ont participé à une mission d’observation des violations des droits humains au Chili», Actualités UQAM, 11 février 2020, http://www.actualites.uqam.ca/2020/documenter-repression-chili
  5. Ni una menos est un mouvement argentin contre les féminicides et les violences faites aux femmes, devenu mondial depuis 2016.

Ce contenu a été mis à jour le 25 juin 2020.