Buenaventura résiste

La ville de Buenaventura localisée dans le département du Cauca est aujourd’hui, le théâtre de violents affrontements entre bandes armées. Selon Camilo González, dirigeant l’Institut pour le développement et la paix (INDEPAZ), la violence à Buenaventura au cours de l’année 2021 a augmenté de 200% par rapport à l’année précédente. En moins de deux mois, 38 affrontements urbains entre bandes armées ont été enregistrés, 12 leaders sociaux ont été assassinés, 11 personnes sont disparues et plusieurs personnes ont dû quitter la localité car victimes de déplacement urbain forcé. Depuis, un an, la ville est prise en otage par des bandes criminelles qui se disputent le contrôle du trafic de stupéfiants engendrant un climat de terreur dans la municipalité.

Une importante mobilisation a vu le jour dans différentes villes du Cauca pour dénoncer les violences auxquelles est soumise la population de Buenaventura. Cette mobilisation a notamment pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux où le hashtag #SOSBuenaventura et les vidéos des déplacements urbains forcés ont été partagés plus d’1 million de fois.

La géographie de la terreur dans la municipalité de Buenaventura

La ville de Buenaventura comprend le principal port de la Colombie localisé sur le littoral Pacifique. Selon les projections du DANE (Département Administratif de la Statistique Nationale) la ville de Buenaventura comptait 384.402 habitants en 2013, constituant ainsi la seconde municipalité la plus habitée du département de la Vallée du Cauca. Selon les chiffres des fiches municipales et départementales et l’enquête nationale du DANE sur la qualité de vie en 2016, 91% de la population rurale et 64% de la population urbaine de Buenaventura vit en situation de pauvreté. Selon le rapport de 2015 du bureau de la planification du département de la Vallée du Cauca 88% de la population de la municipalité se définit comme afrodescendante. La ville de Buenaventura est aussi l’une des municipalités de la Colombie comprenant le plus haut taux de mortalité lié à la Covid-19.

Suite à la démobilisation des FARC-EP (Forces armées Révolutionnaires de Colombie-Armée du Peuple), de nouveaux groupes armés illégaux se sont installés dans la localité et se sont ajoutés à la reconfiguration de groupes préexistants conduisant ainsi une augmentation de la violence. Selon le rapport publié par la Fondation Idées pour la Paix (Fundacion Ideas para la paz) en 2017, cette reconfiguration est liée à la présence d’acteurs armés de la guérilla de l’ELN (L’Armée de Libération Nationale) et de nouveaux groupes héritiers des paramilitaires démobilisés en 2006 et reconfigurés en Bandes armées criminelles (BACRIM). Ils se sont installés dans la région du Cauca, où ils se disputent le contrôle des activités liées au narcotrafic, produisant ainsi de nouvelles formes de contrôles sociales, en augmentant les menaces, l’extorsion, le déplacement forcé et la spoliation des biens des populations vivant dans les zones stratégiques des quartiers du port.

Lorna Alomia - @lornaalomia_ph
Lorna Alomia – @lornaalomia_ph

La proéminence de l’économie criminelle de ces groupes et la dispute du contrôle des zones portuaires a induit le développement de multiples formes de violence faisant de Buenaventura l’une des villes avec le plus grand nombre de déplacements forcés, de disparitions et d’assassinats en Colombie. La population de Buenaventura est soumise à une géographie de la terreur comme le précise Ulrich Oslander, car obligée de composer avec les situations de violences auxquelles elles font face au quotidien. Oslander note que la production d’un environnement de terreur, les restrictions imposées aux populations par les groupes armés, la déterritorialisation liée au déplacement forcé des populations composent la géographie de la terreur de la ville de Buenaventura. La présence limitée des institutions étatiques dans les zones urbaines et rurales du territoire national est l’une des causes du difficile contrôle par les acteurs étatiques, des vagues de violences qui touchent le territoire national colombien.

Résistances locales et mobilisations

Cette géographie de la terreur n’a pas affecté la capacité de résilience et de résistance de la population de Buenaventura. Des marches pacifiques accompagnées de chants et de danses ont été organisées dans plusieurs villes du département du Cauca, telles que Cali et Tumaco en soutien à la population afrodescendante de Buenaventura. Les habitants de la ville ont pris possession de la rue pour contester leurs conditions de vie et la violence dont ils sont les victimes. Le 10 février 2021, une chaîne humaine de 21 kilomètres s’est formée à Buenaventura pour rejeter la violence à laquelle est soumise la population et plus de 500 personnes ont marché dans les rues de la ville. Les jeunes de Buenaventura sont les principaux acteurs cette mobilisation. Anciennement membre du Paro Civico et regroupé aujourd’hui sous la bannière ‘Buenaventura Resiste’ (Buenaventura résiste), ils sont les auteurs du hashtag #SOSBuenaventura qui a permis grâce à l’usage des réseaux sociaux à offrir à la mobilisation et aux violences qui se déroulent dans la municipalité une reconnaissance nationale et internationale.

Cette mobilisation sur les réseaux sociaux s’ajoute à celle liée à la création du hashtag #NosEstanMantando utilisé pour dénoncer les assassinats systématiques des leaders sociaux sur tout le territoire national. Ces assassinats ciblés rappellent les heures sombres du conflit armé où les partisans du Parti Communiste Colombien et de l’Union Patriotica en étaient les principales victimes. Selon les chiffres de l’INDEPAZ, 23 leaders sociaux ont été assassinés au cours de l’année 2021 en Colombie. 

Santiago Saldarriaga y Juan Pablo Rueda / El Tiempo
Santiago Saldarriaga y Juan Pablo Rueda / El Tiempo

Les instances non gouvernementales de protections des victimes du conflit armé ont également pris position. La JEP (Juridiction Spéciale pour la Paix), la Commission para el Esclaramiento de la Verdad (La Commission pour l’Éclairement de la Vérité) et la Unidad de Busqueda de Personas desaparecidas (l’Unité de recherche des personnes disparues) formant ensemble le Comité interinstitutionnel ont exhorté l’État colombien à être présent dans la partie sud-occidentale du pays et ont rappelé l’importance de la mise en application des accords de paix sur tout le territoire national. Malgré, l’absence des instances institutionnelles nationales dans la région, un climat de violence persistant et une situation socio-économique difficiles, la population de Buenaventura a su montrer sa capacité de résilience et son refus d’être condamné à l’oubli par les instances étatiques.

Ce contenu a été mis à jour le 2 mars 2021.