Brésil

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La criminalisation de la dissidence politique et des attentes démocratiques au Brésil

La répression de la dissidence politique et des attentes démocratiques au Brésil n’est pas un phénomène nouveau. Le Brésil est le seul pays de l’Amérique latine qui est devenu indépendant en maintenant la même famille royale coloniale au pouvoir (Empire du Brésil, 1822-1889). Cette période a été marquée par plusieurs révoltes d’aspirations républicaines et démocratiques qui ont été massacrées par l’Empire, soit l’Armée ou les polices militaires récemment créées (PMs, les forces de police locales). La république est née à partir d’un coup d’État militaire et, depuis la fin du 19e siècle, le pays a expérimenté des périodes démocratiques et dictatoriales. La dictature militaire la plus récente (1964-1984) a laissé de profondes marques, notamment sur le plan de la gouvernance vis-à-vis de la dissidence et des attentes démocratiques. La transition démocratique, réalisée sous forme de pacte entre élites démocratiques et militaires, et donc sans réelle répudiation de la culture dictatoriale, a donné lieu au prolongement d’enclaves autoritaires à l’ère démocratique contemporaine. Ainsi, la logique militariste faisant de la dissidence un ennemi est encore très présente pendant la Nouvelle République (1985-…, la sixième!), mais les dynamiques institutionnelles sont assez différentes entre le période de 1989-2014 et l’époque actuelle, marquée par la montée de l’extrême droite et le Bolsonarisme.

Une culture répressive héritée de la dictature militaire

Les forces armées étaient moins impliquées directement dans la criminalisation de la dissidence et les polices militaires (PMs) de chaque État (province) ont pris de plus en plus de place. Il faut noter que les rôles de la PM ont été redéfinis à la fin des années 1960, la période plus répressive de la dictature, et une bonne partie des policiers de haut rang ont été formés pendant la dictature. Cela explique en bonne partie l’aspect inégal et décentralisé de la criminalisation des mouvements sociaux au Brésil après les années 90. C’est le pouvoir local que contrôle la police : une police militarisée, indépendante des forces armées, mais endoctrinée pendant la dictature à penser le conflit et la dissidence comme un ennemi. On peut avoir un gouvernement progressiste et plus ouvert au dialogue sur le plan national et une forte répression aux mouvements sociaux à l’échelle locale. Cela était une dynamique assez récurrente pendant les gouvernements Lula et Dilma (Parti des Travailleurs) : un discours conciliant et prodémocratie de la part du gouvernement fédéral, et la répression habituelle aux manifestations, mouvements de grève et même des enquêtes policières secrètes et la surveillance à des groupes dissidents « de gauche ».

Renforcement des mécanismes de criminalisation sous le PT

Il faut noter deux changements majeurs pendant les gouvernements du Parti des Travailleurs (PT) qui aident à comprendre la situation actuelle de la criminalisation de la dissidence politique et des attentes démocratiques au Brésil : 1) l’autonomisation de la Police fédérale [gouvernements Lula] ; 2) la Loi des organisations criminelles (Loi n. 12.850 de 2013) et la Loi antiterrorisme (Lei n. 13.260 de 2016) [gouvernements Dilma]. Ironiquement, le premier changement a contribué à la criminalisation des groupes du propre Parti de Travailleurs, à la chute du gouvernement Dilma et à la montée de Bolsonaro au pouvoir. D’un autre côté, les deux lois promulguées par le gouvernement Dilma ont été récupérées à l’échelle locale pour intensifier la criminalisation des mouvements sociaux (voir par exemple Benitez Martins, 2020). Un autre aspect qui a contribué indirectement est les investissements majors en sécurité publique par les gouvernements du PT, notamment les transferts budgétaires aux États pour l’augmentation des effectifs policiers et la fortification du système de justice criminel – à noter que le boom carcéral au Brésil à se produit pendant la même période (Azevedo et Cifali, 2015), influencée surtout par les gouvernements locaux (États).

Montée de la nouvelle extrême-droite

La montée de l’extrême-droite et du Bolsonarisme a changé un peu la dynamique et l’échelle de la criminalisation de la dissidence politique et des attentes démocratiques. L’arrestation de Lula et l’impeachment très douteux de Dilma, souvent perçu comme un coup d’État parlementaire, sont accompagnés d’un fort discours anticorruption, anti-establishment politique et prônant même parfois le retour de la dictature militaire. Bref, une version pastiche et plus militarisée du M.A.G.A. de Trump. Récemment, un haut général (Villa Bôas) a confirmé que ses commentaires dans des réseaux sociaux dont le but était d’influencer la Cour suprême à maintenir la détention de Lula avant les élections avaient été rédigés avec le Haut commandement de l’Armée (Castro, 2021). Bolsonaro, un capitaine de l’Armée à la retraite et cumulant 25 ans de carrière politique centrés sur un discours de retour à la dictature militaire, a gagné les élections fédérales avec un général récemment retraité à titre de vice-président. Cette situation représente pourtant plus qu’un retour des militaires au pouvoir et des vieilles dynamiques de gestion totalitaire de la dissidence. Le Bolsonarisme est la facette plus visible d’un processus plus large de montée de la nouvelle extrême-droite qui impliquent des secteurs de l’armée, des polices militaires et des groupes paramilitaires (« milícias »), ainsi que différents segments de la population. Nous mettons l’accent sur le volet « forces de sécurité » (officielles ou pas) parce que ces acteurs sont plus impliqués dans la répression de la dissidence. Le Bolsonarisme symbolise donc plus que le retour de l’armée au pouvoir, même si son gouvernement est le plus formellement militarisé depuis la dictature, il est surtout soutenu par les polices militaires, les groupes paramilitaires et des individus pro-armes libertariens. La grande différence par rapport aux périodes démocratiques précédentes est l’alignement du discours (et l’attitude!) contre la dissidence politique et les droits de la personne, aspect déjà présent dans les forces d’ordre et au sein du gouvernement fédéral. D’une certaine façon, nous pouvons considérer que la criminalisation de la dissidence politique et des attentes démocratiques est devenue le discours officiel, voire même la raison d’État.

Murale : Escalera Marielle Franco © inconnu

Este contenido se ha actualizado 11 marzo 2021.